Bénédicte Radal

Psychopraticienne à Lyon & Montélimar

Le témoignage de Pierre, ex-champion handisport

Crédit photo Marie Olivier

Pierre Armand a 33 ans, il a été champion de France Jeune de natation handisport à 14 ans.
Actuellement DJ en Ardèche sous le nom de Selekta Pierrot .
Il témoigne de son parcours.

Témoignage recueilli par Bénédicte Radal

« Je suis atteint de Spina Bifida, c’est une malformation de la moelle épinière qui touche essentiellement le bas du corps, les jambes. Je suis en fauteuil roulant.

Je n’ai jamais senti mes jambes : à partir du genou jusqu’au bout des pieds, je ne sens rien. Je ne peux pas contracter les mollets, ni bouger les pieds, ni les chevilles, ni les orteils.

Il y a plusieurs degrés de Spina par rapport la zone de la colonne vertébrale et de la moelle épinière qui sont touchées. On ne dirait pas, mais je fais partie des moins handicapés des Spina.

J’ai aussi un dispositif de dérivation au niveau de la tête pour évacuer le liquide céphalo-rachidien vers le ventre. C’est le liquide qui se trouve autour du cerveau, et qui chez moi ne s’évacuait pas naturellement à la naissance.

Mon plus vieux souvenir, c’est vers l’âge de 4 ou 5 ans. Je pouvais encore marcher à ce moment-là. Lors d’une sortie de ski avec l’école, je m’étais cassé les deux jambes, mais je ne sentais rien. J’ai continué à faire de la luge et à jouer toute la journée avec les jambes brisées, et comme j’avais des boots, la maîtresse n’a rien vu. Le soir, quand ma mère m’a enlevé les boots, j’avais les tibias en angle droit !

Tout doucement il a fallu que j’apprenne à vivre en fauteuil.

J’ai grandi et pris du poids. Les jambes à un moment ne supportent plus le poids. Je suis en fauteuil depuis l’âge de 17 ans et ça sera jusqu’à la fin. Il a fallu apprendre. C’est un peu compliqué.
Le handicap, tu ne peux pas l’accepter, tu vis avec, mais tu ne peux pas l’accepter. Ça n’empêche pas de faire sa vie, je fais ma vie…

Vers 9-10 ans, j’ai voulu faire du sport. Je suis allé à la piscine avec ma mère. Le maître-nageur a trouvé que j’avais du potentiel. Il a dit : « Je le prends ! »

Ce mec-là m’a appris à nager, il m’a fait faire mes premières compétitions, jusqu’au titre de champion de France. Pendant 15 ans, natation-natation-natation !

J’ai été Champion de France Jeunes en 1999, c’est pour les moins de 20 ans. Après, ils ont vu qu’il y avait du potentiel et je suis passé en Senior. J’avais 14 ans. Je suis allé un peu partout en France, j’ai eu plusieurs médailles. Je n’ai pas eu de titre mais ça m’a mené aux portes de l’équipe de France, des championnats d’Europe, des championnats du Monde, aux portes des JO…

En 2007, je venais de me qualifier pour intégrer l’équipe de France. J’ai voulu fêter ça avec des potes à la rivière. J’étais jeune, et un peu con, et pour accéder à la rivière, il fallait marcher un peu, et j’ai voulu marcher un peu. Voilà, j’ai marché un peu, pas beaucoup… Mais j’ai le fémur qui a lâché, qui a craqué à 4 endroits différents. Quand j’ai entendu les claquements de ma jambe, je savais que c’était fini.

C’est trop dur d’avoir dû arrêter sur blessure. Ça restera les meilleures années de ma vie. C’est toujours là, tu vois, je pleure quand j’en parle, ça me prend aux tripes.

J’en suis fier. Parce que ça montre aux gens : tu es dans un fauteuil roulant, OK, mais tu fais quelque chose de ta vie.

Il a fallu rebondir, ça a été difficile les premières années.

Le Reggae a toujours bercé ma vie. Depuis que mon oncle Michel m’avait offert 2 vinyles de BoB Marley pour mes 10 ans. Puis grâce à des potes qui m’ont vu déprimer suite à l’arrêt de la compétition.
Ils m’ont aidé à bouger. Ils m’ont dit : « Pierrot, il faut que tu fasses de la musique ! »
Je leur ai répondu : « Je ne sais pas faire de la musique ».
Je vais aux concerts, je profite, mais je ne sais pas chanter, je laisse ça à ceux qui savent faire.
Ils m’ont répondu que la musique, ce n’était pas seulement les concerts. Et ils m’ont acheté une paire de platines : « Allez, entraîne-toi ! »… Je me suis revu à la piscine quand j’avais 10 ans : « Vas-y c’est là, maintenant, entraîne-toi ! »

J’ai regardé des vidéos, des gars qui faisaient du mix sur du Reggae. J’ai voulu faire la même chose et ça fait 11 ans, bientôt l’équivalent de la natation ! J’aimerais bien aller jusqu’à 15 ans comme pour la natation. Mais ça ne dépend pas que de moi : sans les bars, les salles de concert ou les festivals qui nous appellent pour aller jouer, on ne joue pas.

Le Reggae, c’est un mode de vie, ce n’est pas une mode. C’est la musique des rastas, c’est une philosophie, c’est un message à passer dans la musique. Après, je ne me dis pas rasta du tout, mais j’essaye de faire au maximum. C’est une croyance aussi. Pas une religion. Un mouvement, en tout cas, comme Bob Marley a voulu le lancer et comme c’est resté.

J’essaie de me raccrocher à ça depuis 11 ans. Je me raccroche à ça histoire de ne pas trop penser à la natation.

Je suis pour la dépénalisation du cannabis thérapeutique. Le cannabis ne doit pas être vendu à des gamins pour se défoncer, mais être légalisé au niveau thérapeutique. Le cannabidiol (CBD), c’est la molécule du cannabis, ce n’est pas le THC. Le THC c’est ce qui rend « stone » et dépendant. Ça ne va pas guérir mon handicap, mais le CBD a des effets thérapeutiques antidouleurs reconnus.

À part la musique, je ne fais pas grand-chose. À Aubenas, il n’y a pas de club handisport : j’ai un fauteuil roulant de basket et il y a un bon club pour valides, mais il n’y a pas assez d’handicapés pour former une équipe.

Je suis quand même parti faire du quad, l’autre jour. C’est un truc magique. J’ai un collègue de Valence qui est passé me voir jouer au Café Français et le lendemain il m’a dit : » Allez, viens on va faire du quad « , j’étais comme un gamin, parce que ça me refait faire un peu de sport, un peu d’activité.

Il y a des avantages quand même au handicap : au stade de foot, à Marseille, c’est gratuit quand tu es handicapé. À Lyon, c’est gratuit pour l’accompagnateur. Certains festivals aussi. En Espagne, le Rototom Sunsplash European Reggae Festival est gratuit pour les personnes handicapées. C’est un immense festival qui dure 10 jours, il y a les plus grand artistes au monde, jamaïcains, anglais, français, suédois…!

Je participe aussi à la radio associative ardéchoise Fréquence 7: ça fait 19 ans que j’écoute et que je côtoie Fréquence 7 !

Sinon, j’ai une formation en secrétariat et en télésurveillance. Mais je ne trouve pas de travail, c’est compliqué en étant une personne handicapée.

Les handisports, il y en a plein qui ne font rien aujourd’hui, qui sont chez eux, ils n’ont pas d’aide. Pourtant ils ont fait les jeux paralympiques, ils ont gagné des médailles pour leur pays. Mais quand ils arrêtent le sport, ils n’existent plus. Chez les sportifs de haut niveau valides, ça ouvre des portes : quand ils veulent se reconvertir, ils n’ont pas de mal pour faire un carrière après le sport, toutes les portes s’ouvrent. Ils sont à la télé par exemple.

Aujourd’hui on voit des championnats handisport, d’athlétisme, de natation à la télé; Quand moi je nageais, ça n’existait pas, il n’y avait pas de caméras françaises.

Quand j’ai arrêté, que j’ai eu ma blessure, du jour au lendemain je n’existais plus, je n’étais plus personne. J’ai connu pas mal de personnes handicapées dans ce milieu-là, qui ont arrêté ou continué, qui nagent encore ou qui font d’autres sports. Il y en a un qui a intégré l’équipe de France Télévisions en 2016. ll commente les courses, c’est un ancien nageur comme moi.

Pousser les télés françaises à diffuser plus, c’est ce qui pouvait arriver de plus beau au handisport ! »

A propos

Bénédicte Radal
Psychopraticienne, ex-enseignante, voyageuse, j'explore depuis plus de 20 ans les alternatives en éducation et thérapies.

Rubriques

Bénédicte Radal

Psychothérapeute à Lyon et Montélimar